Publié par : Flora Nativel | 27 novembre 2009

Transpercés d’un nuage, Chapitre Premier

Nette - Flou, Trestraou 1998

 

Le bout du Monde

 

1er avril 1981,

“ Poisson d’avril, Maman ! ”.  On nait quand on peut, aurais-je du ajouter, mais j’étais encore trop petit.

J’ai ouvert les yeux sur le monde le premier avril dans un scénario de feuilleton télé ringard où l’héroïne aurait couché avec un inconnu par hasard : j’étais à peine attendu.

A cette époque, ma mère s’appelait Anne. Je dis « à cette époque » comme si elle avait pu changer de nom, ce n’est pas tout à fait juste, il faudrait nuancer. Elle aurait dû se douter que je finirais par me poser des questions, qu’il allait bien falloir me sortir un acte de naissance un jour ou l’autre, un passeport, enfin, n’importe quoi.

Mon père, je ne le connaissais pas. Il était parti tout de suite et n’avait laissé aucun message. Une histoire d’un soir après le bistrot, quand on s’est rencontré sous un prétexte idiot : « oh, pardon mademoiselle, je ne vous avais pas vu, j’ai renversé un peu de bière sur votre t-shirt », et là, le coup de foudre de l’instant : « ça ne fait rien, je … je n’ai pas de quoi me changer mais ça attendra », «  ma voiture est juste sur le parking, je peux vous prêter un pull si vous voulez » … J’ai souvent tenté d’imaginer comment ils avaient pu se parler la première fois. La première et la seule fois. Quand j’avais été fabriqué à la va-vite, à l’arrière d’une Volvo ou sur le goémon visqueux de la cale du port. On ne m’a laissé aucun indice, alors j’invente ! Je préfère croire au coup de foudre et aux vapeurs de bière plutôt qu’à une aventure de deux mois qui se serait suivie d’un même échec.

 

Pourquoi a-t-elle gardé le silence ? Ma mère a toujours cru décider de tout ; et garder secrètes ces vérités que l’on ne doit pas cacher,  celles que rien ne peut changer, ne lui faisait pas plus peur que de nettoyer derrière la cuisinière.

Anne ne m’attendait pas. Elle voulait faire sa vie comme elle l’avait rêvée. C’est-à-dire : avoir un bel appartement, un mari aisé, un enfant, pas deux, pas d’un père inconnu, une voiture… des amis pour un verre à 19h le vendredi, des soirées devant un bon film.

Le fait que je m’impose n’allait pas remettre en question ses plans et elle me laissa à la garde de ses parents, au bord de la mer. Façon élégante et gratuite de se débarrasser de moi ! Elle avait vingt-deux ans.

Les grands-parents jouèrent le jeu : ils n’attendaient plus que la mort quand elle attendait tout de la vie… fallait-il que je vienne gâcher la fête ?

La fête, c’était plutôt elle qui la gâchait quand elle arrivait le 24 décembre en se plaignant de la longue route et du verglas. “ C’est bon pour toi, la Bretagne, tu verras, plus tard, tu regretteras cette époque ”. Elle me répétait cela, un peu gênée en me tendant son cadeau rouge et or, ces soirs de Noël uniques en leur genre où je devais embrasser une mère venue de nulle part, que je ne connaissais pas. Toujours sans son mari, toujours à la nuit tombée et repartant tôt le lendemain, si bien que je ne la voyais jamais en plein jour ! Et à Paris, pendant que je vivais orphelin, elle se maria avec un ‘cadre sup’, acheta un grand appartement, eut un fils, pas deux, une voiture, noire, scintillante, des copines pour les nuits d’hiver passées devant des films.

On dit souvent que quand on est heureux on oublie aisément les contraintes qui nous gardent trop âprement les pieds sur terre…

 

Elle s’est rendue à Ploumanac’h chaque Noël sans exception jusqu’à mes sept ans. Le 24 décembre 1989, pas de crissement de pneus dans l’allée, elle a donné un coup de fil, c’était moins contraignant. Le cadeau irait par la poste. « C’est pas mal par la poste, aussi… » a dit la grand-mère pour tenter de me remonter le moral. Elle aurait enchaîné directement sur ses salades à déterrer, le téléphone à peine raccroché, que ça n’aurait pas changé grand-chose ; de toute façon, ne pas voir ma maman n’allait pas me faire pleurer. J’avais bien compris qu’elle ne s’intéressait pas à moi.

Il y avait d’elle sur la table de chevet, une photo noir et blanc prise à un mariage. Ce soir-là j’ai ouvert le cadre ancien dans lequel elle reposait, j’ai caché la photo dans un trou de la plainte du mur au fond du couloir et je me suis promis de ne jamais plus faire confiance à personne. La présence silencieuse de Jeannette et Louis, la vieille couturière et l’ancien combattant me suffisait amplement, mais même d’eux, je devais me méfier.

 

Nous vivions dans une “ impasse de bout du monde ” où il n’y avait rien d’autre que le râle de la mer. Une maison ouverte sur l’océan d’un côté, sur le jardin de l’autre, qui par sa petite tour ronde, ressemblait à un château.

Dans la salle à manger, la brise,  par les fenêtres ouvertes des beaux après-midi, envahissait la pièce de frais et faisait danser sur la table les pétales échappés du bouquet d’hortensias. En face, le buffet breton se laissait ensevelir de cartes postales qui montraient leur derrière. Papi-Louis trouvait très moche les montages photos pour touristes et préférait regarder les écritures… C’était une pièce presque nue où j’aimais m’enfermer. Je m’asseyais sous les grandes fenêtres et j’imaginais un repas du dimanche : des cousins et des petites sœurs qui courraient sur la terrasse, des oncles bavards, des tantes un peu prudes et Papi-Louis aux anges, présidant l’assemblée du bout de la table, toujours à regarder discrètement vers sa droite où en serait l’arrivée des plats.

Jacques Brel, Mon Enfance

Je cessais de rêver quand on m’appelait au salon. Peint en blanc, aux gros fauteuils de cuir bleu marine, le salon était le cœur de mon grand-père. Il y passait son temps, avachi dans son trou à droite de la cheminée, presque meuble à lui tout seul, noyé dans ses  bouquins. Il y avait aux murs des tableaux de paquebots et de navires qui me rendaient pirate. Je me voyais à la proue d’une caravelle immense, saoulé par les flots enragés, criant à mes fidèles marins de dresser le pavillon car une frégate anglaise s’approchait à une heure ! Puis Papi-Louis, lassé de mon vacarme, marmonnait dans sa moustache que je ne disais que du vent : que je confondais les caravelles de Christophe Colomb, l’histoire de la semaine dernière, avec le vaisseau de Nelson, et que ces deux-là n’auraient pas pu se rencontrer. « Pourquoi, c’est si grand que ça, la mer ? » Suite à ce genre de questions, il s’embrouillait souvent à croire bon de m’expliquer les notions de temps et d’espace, le vrai et le faux de l’histoire, la sagesse et la folie, mais puisqu’il mélangeait tout et changeait de sujet au bout de deux phrase, je perdais le fil et ne faisait plus que mine de comprendre. Le soir après la soupe, mamie allumait d’abord sa pipe dans le fauteuil d’en face, croisait ses jambes, et c’était le feu vert pour que Papi-Louis ouvre l’un de ses livres formidables qui lui donnaient tous les mots.

 

Les jours d’école commencent par les réveils très créatifs d’un sexagénaire fou qui débarque à sept heures pétantes me lever du lit ; suivit du petit-déjeuner, moi au chocolat, eux au pâté trempé dans le café, puis débarbouillage rapide pendant que l’un fait les comptes et l’autre est déjà au potager, et départ de la maison dans la précipitation car je suis en retard, pour changer.

Quatre heures et demie, la maitresse avait encore passé son temps à dire que l’on ne travaillait pas assez et Bertrand s’était fait remonter les bretelles pour avoir passé tout le cours de grammaire à faire semblant d’écrire sur son cahier. Je ne me pressais surtout pas pour rentrer. Une fois le portail franchi, j’étais alpagué par grand-mère qui avait besoin de moi au potager : ce n’étaient pas les laitues cette fois mais les feuilles de choux à arracher pour les lapins : « ne prends que les grosses surtout ! ». Oui, oui, que les grosses. Je mâchonnais du basilic en nourrissant Marilyn, James et Charlie qui paraissent si gros que j’ouvrais le clapier dans la peur de me faire dévorer à la place du chou.

Gouter crêpes et lait chaud puis on étale les cahiers sur la table de la cuisine. Je me passionne pour les corbeilles de fruits dessinées sur la toile cirée au lieu d’écouter les explications mathématiques de Papi-Louis. C’est long et laborieux… et dès qu’enfin on arrive au bout, je range tout en vitesse et cours dehors me défouler avant la nuit. Rochers glissants, crabes de marées basses, chats sauvages apprivoisés dans les landes, les ajoncs piquent un peu, il m’arrive de tomber dans des crevasses mais rien de très douloureux et personne n’est là pour me sauver de toute façon.

De ces longues promenades dans le pays sauvage de mon enfance, je me souviens avoir eu l’impression de grandir à toute allure et d’évoluer seul. J’avais sans doute tord de croire que je n’avais pas besoin des autres, mais je me méfiais, des adultes comme des enfants. À qui faire entièrement confiance ? Comment voit-on si les intensions de quelqu’un sont bonnes ? Cette trahison qu’avait faite ma mère en m’abandonnant me restait en travers de la gorge. J’étais dans le doute, dans la peur des autres. Je croyais ne pouvoir compter que sur moi, sans penser pouvoir être, moi aussi, la cause de déceptions.

 

L’été.

Pas de délivrance. Je me retrouvais encore plus seul qu’à l’école. Partir à la plage après le déjeuner. Les grands-parents avaient, l’après-midi, de grandes occupations qui ne pouvaient les convier à mes escapades : “ relier des livres ”, “ jouer au Scrabble entre copines ”, “ ne pas louper le match de rugby ” et “ nourrir d’amour les pétunias ”. Déposer, donc, ma serviette sur le même rocher plat, loin de tout, en se moquant des touristes. Puis, en short de bain, aller gambader dans les chaos granitiques qui entouraient la plage. Il y avait, au fond des flaques, ces algues filamenteuses et autant de maisons d’un jour que d’histoires merveilleuses que je m’inventais en touchant des doigts les ventouses amicales des anémones. Jusqu’au jour où je rencontrai Efflam, qui ne changea rien non plus.

Il devait avoir mon âge, ou un an de moins, et partagea mes jeux. Ce fut mon premier ami.  Nous n’avions en commun que nos origines : Bretons, fiers d’être. Lui n’était pas réservé, il s’extasiait à haute voix de la beauté du monde et ne gardait pas ses mots pour lui ; habitué à écouter, je me plaisais à accepter ses directives qu’il inventait au fur et à mesure. Je feignais de ne pas m’en apercevoir, consentant à ses lois et passant pour un enfant faible. Il venait à la plage chaque jour avec sa maman et sa petite sœur, Annwen. Nous jouions. Nous étions enfants. Les enfants jouent.

Ces souvenirs-là défilent dans ma tête comme les images vieillies d’un film de vacances, tourné à la caméra super 8… et je crois même que les couleurs ont jauni.

 

Je préférais de loin l’ennui du port. Les soirées d’été à traîner entre les bateaux, à siffloter sur les quais, les mains dans les poches. Parfois les vieux loups de mer m’emmenaient à la pêche : on allait jusqu’au bateau à la godille sur une plate en plastique prenant l’eau ; dans le teuf-teuf dégueu, les amarres modelées à la forme du taquet sont larguées mollement, et l’on va sous le Rocher du Diable remonter les casiers et changer les têtes de maquereaux qui servent d’appas. Deux homards, un pour moi ! Il faut dire que c’était du vrai travail. Sur le port on me connaissait comme le petit fils de Papi-Louis, le gamin sympathique qui aide bien quand on le lui demande, un peu solitaire mais très aimable. Je les enviais un peu, ces vieux qui avaient déjà vécu et qui se reposaient maintenant, entre le pot au bar-tabac, les boules et le pêche-promenade. Je regardais aussi les filles de bonne famille qui ont ces maisons d’un autre siècle sur la côte, qui font du 420 avec leurs cousins, très belles et très polies, rêvant d’une histoire d’amour absolue où l’on se prendrait la main sur le caillou du bout, celui frangé par les houles d’ouest, qui regarde Costaérès.

 

Puis revinrent les hivers où le vent fait écumer les flots et rend la mer amère.

Je dormais au grenier, dans un univers drolatique que j’avais façonné de bric et de broc, récupérant des objets dans le garage et dans les autres pièces inhabitées de la maison. Il s’agissait autant de vieilles assiettes qui avaient abandonné leur ménagère, de jolis tuyaux dont l’utilité m’avait laissé perplexe, des livres sans couverture et d’autres sans pages, des boites à tiroirs avec des étiquettes glissées dans de jolies fentes en étain, des babioles, des témoins d’avant que je tentais de régénérer. En fouillant un peu dans les recoins de la bâtisse, j’avais découvert l’escalier étroit et pentu qui menait à la petite porte grande comme moi. Les grands-parents se servaient du grenier en débarras, mais il y avait un lit, des étagères, un bureau, comme si cette pièce avait été une vraie chambre autrefois. La première fois, je survolais du regard le contenu de la pièce, quand mes yeux s’arrêtèrent, subjugués par une vieillerie que Papi -Louis n’avait pas dû jeter, pour la simple raison qu’il se serait cassé le dos en le descendant par l’escalier, s’il n’avait pas fendu une ou deux marches par la même occasion. C’était un piano. Je le débarrassai des caisses et autres objets qui le jonchaient et j’y déposai un doigt timide. Le son discordant qui s’en échappa me fit trembler, j’y mis tout mon élan créatif à grosses poignées et ce fut toute la maison qui trembla.

Les jours qui suivirent, je ne parlais plus que de ma trouvaille. Grand-mère me raconta qu’elle avait été pianiste pendant la guerre, elle jouait au Cabaret du Puis à Ménilmontant, un monde fabuleux où il y a des gens noirs et très longs et maigres, et d’autres qui portent des turbans colorés. Ah oui ! Ménilmontant, c’était le royaume des piano-bars, elle y avait vu le Grand Jacques avec sa guitare.

Un spécialiste vint s’assurer de l’état de santé de l’instrument.

_ Vous avez de la chance, il est extrêmement désaccordé mais les cordes ne sont pas trop abîmées.

Par peur de les faire rompre, ma grand-mère m’apprit à jouer très doucement.

Avec patience, elle m’enseigna le solfège après l’école, sans jamais devenir chèvre. Il fallait dire que les clefs, les dièses, les bémols, les arpèges et tout le reste m’ennuyaient profondément, mais Grand-mère disait que ce petit effort s’avérerait sans doute, être le prélude de grandes choses; je ne savais pas ce qu’étaient des grandes choses mais je l’écoutais sans trop y penser… Et le plus difficile était de tenir tête à Papi-Louis qui, pendant que je me ramollissais le derrière sur un tabouret, ne l’aidais pas à presser les pommes pour le cidre, faire les rillettes, récolter le miel, et il disait souvent que j’avais été mis en quarantaine à Ploumanac’h pour travailler dur, pas pour devenir un mou !

Petit à petit je déménageai toutes mes affaires au grenier, sans vraiment l’annoncer aux grands-parents. Ainsi, un matin, en ouvrant la porte de ma chambre, au premier étage, près à s’élancer dans un nouveau réveil de son cru, Papi-Louis n’y trouva personne. C’était là que j’avais mis toutes les vieilleries oubliées du grenier. Mon lit d’enfant était ensevelit sous un monticule de boites, cartons, porte manteau et cassettes vierges. Un mannequin de couture trônait tel un seigneur sur ce royaume de poussière. Mon armoire vomissait de la dentelle que j’avais jetée en tas, et tout ce fatras, autrefois bien désordonné au grenier paraissait avoir été sauvagement dérangé. En grimpant les petites marches serrées vers les combles, mon vieux grand-père grognait dans sa barbe: qui avait bien pu envoyer ce tas de poussière dans la chambre de ce garnement, ah mais alors si je l’attrape, celui-là !  Il me trouva endormi sur le grand matelas, avec autour de moi, en vrac, sur le parquet, des cartons ouverts, d’où s’échappaient des études, des sonates, des préludes et des incohérences de notes…

 

C’est touchant de ranimer mes premiers souvenirs de piano. Je suis sur mer maintenant et après tout, ma courte vie sur terre aura été presque entièrement consacrée à emplir le silence trop froid par le mécanisme des touches noires et blanches. Je n’ai rien fait d’autre ; enfin si, j’ai gâché l’existence des autres par mon égoïsme, en croyant que le piano me suffirait.

 

Pendant ces années-là, ces années fracturées entre les adultes et mon innocence, il y avait une journée d’été où nous quittions la maison tôt le matin pour rejoindre la fête de famille où il nous arrivait de participer. Pourtant aucun de nous trois ne se sentait vraiment faire partie d’une famille. Comme disait mon grand-père, il s’agissait plutôt d’un rassemblement de population, où il fallait trouver son trou dans un capharnaüm de vieux guano, comme les fous de bassan après la migration. Nous partions pour Carhaix, les deux devant toujours inquiets quant il s’agissait de prendre la route, moi somnolant d’avoir été sorti du lit pour être rassis directement dans la voiture. Traversée de la campagne vallonnée du Centre Bretagne où les paysages me paraissaient tellement grands que je ne pouvais croire qu’ils tenaient dans un si petit pays sur la carte. Ça c’était quand j’émergeais à mi-route. J’espérais voir Anne à la réunion familiale ; elle n’y venait pas. Elle y avait été conviée pourtant. Des enfants jouaient, je ne les connaissais pas, on me poussa à leur parler, je refusai, on m’oublia. Une seule Grande Personne vint me voir au bord du petit ruisseau près duquel je m’étais assis. Un homme pas du tout inquiétant et qui semblait vouloir vraiment me parler. Peut-être même me comprendre. Si j’avais su : un menteur, lui aussi, j’aurais dû me méfier d’avantage.

_ Et bien ! Tu ne vas pas jouer avec les autres enfants ?

_J’ai assez joué, merci, lui dis-je.

Il s’assit. J’étais flatté qu’un inconnu vînt me parler et nous discutâmes un peu. Plus tard, ma grand-mère m’expliqua que l’homme était mon oncle et qu’il s’appelait Yann. Je savais combien la famille Blezec était une chose obscure, et quand on m’indiqua Yann, je ne fis pas la liaison qu’un oncle ne pouvait être que le frère de ma mère. Grand-mère paraissait peu sûre d’elle et changea vite de sujet pour nous avertir, Papi-Louis et moi, qu’il y aurait du poulet au dîner. Le grand-père, quant à lui, ne s’attarda pas à de plus amples explications. D’ailleurs, moi non plus, je ne cherchais pas en savoir plus.

_ C’est quoi comme poulet ?

_ C’est celui qu’on a ramné d’chez l’père Crozec l’aut’ jour. Faut la manger maintenant parcequ’il a pâ l’air terrible.

_ Tu l’avais pâ mis au congélatœur ?

_ J’te dis que c’est pâ bon au congélatœur. Dans un linge ça suffit !

_ Oh, t’es vraiment penn-karn, toi alors !

 

Yann m’apparut le soir même, je m’en souviens, fixé dans le mur de l’escalier, emprisonné dans une photo ; son regard amical. Mais pas le temps pour ces choses-là.

 

J’eus l’occasion de revoir cet homme ; le dernier hiver, il m’invita dans sa petite maison de Groix.

Groix… l’île des rêves.

Je quittais pour la première fois mes grands-parents. Premier rêve.

Dans la maison de Yann, il y avait un piano à queue, je pus y jouer autant qu’il me plaisait. Second rêve. Je me souviens qu’il avait l’oreille absolue comme Grand-mère, il pouvait me dire comme une chanson toutes les notes des petits airs que je jouais sans même les regarder ! Je trouvais cela épatant.

Yann était avec moi comme le père que je n’avais jamais eu, il me consolait, m’embêtait, il y avait entre nous une vérité et une confiance toute filiale que je n’avais jamais connue, mais qui me parut très vite naturelle. Troisième rêve.

J’étais sur une île. Quatrième rêve.

Je ne savais pas encore pourquoi le fait d’être sur une île me plaisait autant. Mais l’insularité donne une valeur à la solitude, et moi qui ne m’entendais vraiment avec personne, qui avais plus de conversation avec moi-même qu’avec n’importe qui d’autre, je trouvais agréable d’avoir enfin une raison physique de préserver le silence.

Cet oncle sorti de nulle part avait parfois des regards étonnants : un oiseau traqué puis un chien des rues, un loup fier et humble puis un héron pointu, il changeait de forme au fil des heures sans que j’en sois la cause.

A la rentrée, je parlais à Bertrand de mon oncle polymorphe :

_ Mais il doit être mal dans sa peau, c’est tout ! Alors il se cherche ! C’est ce qui est arrivé à mon frère quand il a quitté la maison, il est revenu la queue dans les genoux comme a dit papa, ça n’a fait plaisir à personne !

L’explication de Bertrand qui a un grand frère, donc qui sait plus de choses,  m’a fait réfléchir sur le problème de l’oncle Yann, je ne voyais pas comment il pouvait être malheureux à vivre à Groix et jouer du piano. Je découvrais une nouvelle personne qui me fit découvrir un nouveau monde…

Et le piano, le piano toujours me rassurait et m’enlevait du réel…

 

Mes grands-parents, depuis leur maison balayée par les pluies, avaient compris ma sensibilité pour la musique et, ma curiosité qui avait appris à ne pas distinguer les menus travaux des grandes pensées ; ils avaient cherché à les préserver, comme ces fleurs si rares qu’on n’ose les toucher.

Mais chaque rêve à une fin, et d’ailleurs, plus le songe est beau, plus le réveil en est brutal.

 

En 1991, alors que je finissais mon CM2 peu brillamment, nous partîmes tous les trois en vacances dans le Pays Basque. Mais, hélas, peut-être parce que Papi-Louis, ne voyait plus très clair, peut-être parce qu’il n’avait plus l’habitude des longues routes, je ne sais pas, mais nous percutâmes une autre voiture sur l’autoroute. Papi-Louis rejoignit sur le coup, le ciel, auquel il n’avait jamais cru et Grand-mère mourût à l’hôpital de Pau deux jours plus tard. Ses derniers mots, que je notais dans un petit carnet noir, de mon écriture ronde et grossière, se gravèrent dans ma mémoire à jamais.

“ Ne vis pas qu’au travers de la musique, mon petit, ou alors plus rien d’autre ne comptera, avant même que tu ne découvres autre chose. La musique surpasse la vie. La musique est éternelle. Mais toi tu ne l’es pas, comme un piano tu as un début et une fin. Saches simplement que, comme un piano en effet, tout ce que tu peux créer, et ceci simplement, peut être éternel… C’est tout. ”

 

 


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